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24 heures de la vie d’un uchi-deshi à Iwama                                 – Luc PITANCE

 

Futon

Etrange sensation… Allongé en dai à cause de la chaleur nocturne (les bras et jambes écartés, un homme ressemble au kanji dai – grand), bercé par les ronflements d’un ami suédois, je m’efforce de retrouver le sommeil sur le tatami autrefois foulé par une multitude de grands de l’Aïkido… O-sensei lui-même, Tohei Koichi, Shioda Gozo, Abe Tadashi et tant d’autres…
Dès quatre heures, d’énormes cigales entament leur stridulations électriques… Plus que quelques instants de repos…

 

Samu

A cinq heures précises, réveil en sursaut. Chacun replie et range son couchage. Le samu (corvée) nous attend. L’essentiel des travaux potron-minet se résume au minutieux balayage des feuilles mortes sur l’ensemble du domaine. La logique en ce qui concerne le balayage devant l’Aïki-jinja est assez hermétique. Au bout de mon râteau en bambou, une cigale confondue avec une feuille morte s’envole en ronchonnant. Tous les déplacements se font au pas de course.

 

Ni byo !

Six heures. Au premier keiko, la panoplie de Saïto Sensei se compose d’un tabouret, d’un réveil matin et… d’une tapette à mouches. Sensei se fait un point d’honneur à chasser les grosses guêpes qui approchent d’un peut trop près ses élèves. Touchant…

Le keiko porte sur l’étude de buki-waza. L’aire d’asa-geiko est une portion de terrain en terre battue ombragée par d’antiques cerisiers.

Aujourd’hui, nous pratiquons 31 no jo. Je récolte un superdamé : Saïto Sensei est furieux – j’ai (encore) oublié deux secondes entre chaque séquence de l’exercice. Il est à peine sept heures et déjà nous transpirons abondamment.

 

Uchi-deshu perfume

Dans nos keikogi à la propreté plus que douteuse, mal rasés, nous sommes loin d’être beaux ! De vrais clochards martiaux, dignes des récits de Jack Kerouac ! Une idée délirante nous fait éclater de rire : nous imaginons un extrait de keikogi, jus infect, récolté en flacon et commercialisé : Uchi-deshi Perfume… for men only !!!

 

Petit déjeuner

Marco, Le toban de ce matin a préparé le petit déjeuner. Inévitable toast grillé accompagné d’un ersatz de confiture et de peanuts butter. Certains mixent ce dernier avec du miel… Je vous laisse imaginer. Nous confectionnons une délicieuse confiture avec les mûres sauvages qui prolifèrent en face de l’Aïki-jinja. De leur côté, les gakusei japonais dégustent du riz agrémenté d’algues.

 

Gakusei

Des élèves de l’université de Waseda arrivent pour un séjour d’entrainement intensif (shugyo). Cela signifie que nous avons deux keiko supplémentaires : un en milieu de matinée et le second en milieu d’après-midi. Les gakusei se baladent en tenue d’écolier et font preuve d’un zèle extrême.

Keiko de ce milieu de matinée. Tout le monde se tient coi : Hitohiro Sensei est de fort méchante humeur. Chacun des uchi-deshi bosse avec un gakusei. Mon partenaire est une frêle jeune fille. Pour son malheur, elle ne comprend pas instantanément les corrections d’Hitohiro Sensei et se prend une magistrale baffe. Tout ce que je peux lui dire est gambatte (tiens le coup !), pendant qu’elle pleurniche jusqu’à la fin du cours… Je parviens à la consoler après le keiko avec la magie d’une barre de chocolat Galler…

 

Déjeuner

La cloche du déjeuner retentit aux alentours. Marco nous effraie en nous conviant, selon ses propres paroles, à une expérience dont nous serons les pauvres cobayes… Il a préparé des pâtes accompagnées d’une sauce d’une étonnante couleur pistache… particulièrement mauvaise. Lorsqu’Angus, un uchi-deshi écossais, lui demande ce que contient la sauce, Marco réplique qu’il ne se rappelle pas. Il ajoute qu’il n’est pas un chef coq !!!

 

Sayonara Party !

Ce soir, Mark, un soto-deshi de longue date d’origine américaine, nous quitte. Tout le monde est réuni au dôjô pour la sayonara party. Chacun prépare un plat pour la collectivité. Le keiko, orchestré par Saito Sensei, s’est réduit à une demi-heure de pratique intensive. Malgré tout, j’ai obtenu le score fort honorable de 2 “damé” !

Saito Sensei entame son speach, suivi d’un unanime kampai. Il nous annonce, goguenard, que l’on peut faire la fête ici-même toute la nuit, étant donné que c’est l’endroit où dorment les uchi-deshi !!! L’atmosphère est sympathique, quoiqu’un peu guindée. Le pauvre soto-deshi japonais qui renverse son verre de saké se fait copieusement engueuler.

Le choix en boissons est vaste : la bière, le saké, le punch au rhum et à la pastèque (amoureusement concocté par Hitohiro Sensei himself !) coulent à flot. Les sushi et sashimi sont tout simplement délicieux. Shuko, une amie japonaise qui supporte mal l’alcool, s’étend sous les tables basses pour un bref repos. Hitohiro Sensei aperçoit ses pieds qui dépassent de sous la table et s’esclaffe !!! Tous les regards convergent alors vers la pauvre fille qui n’en rougit que davantage en sortant de son abri…

Heureusement, c’est l’heure du double nikkyo pour Mark : deux solides soto-deshi japonais de longue date l’encadrent de part et d’autre et tentent de le faire fléchir, selon la tradition. Le problème, c’est que Mark attend un moment avant de s’incliner de bonne grâce… Il y a du seppuku dans l’air !!! Mark y va ensuite de son petit discours, très chaleureux, pendant que Hitohiro Sensei, très enjoué,  joue avec le petit Taïo. L’épouse de Hitohiro Sensei arbore fièrement un t-shirt de TAI. Cela me fait sourire…

En fin de soirée, Hitohiro Sensei nous annonce que l’on va faire nikai (une after-party !!!). Il emmène tous les soto-deshi dans son restaurant pendant que les uchi-deshi retournent à la cuisine afin de ranger et laver la vaisselle… et improviser une sayonara party pour Michaël et Frédéric, nos deux amis suédois qui nous quittent demain.

La journée se termine fort tard avec l’enfouissement de nourriture défraîchie dans les fourrés derrière les cuisines. Un vrai ninja work : en effet, Saïto Sensei déteste que l’on gaspille la nourriture !!!

 

Hangover

Demain est un autre jour…

 

 

Petit lexique de survie en milieu martial

31 no jo : kata de bâton (jo) en 31 séquences – un exercice culte à Iwama !

Aïki-jinja : le temple de l’Aiki, face au dôjô, érigé par O-Sensei lui-même

Asa-geiko : l’entraînement du matin

Buki-waza : pratique des armes de l’Aiki: Aïkijo (bâton), Aïkiken (sabre)

Dai : grand

Damé : mauvais ! méthode pédagogique établie par Saïto Sensei

Futon : matelas japonais

Gakusei : élèves universitaires participant à des sessions de pratique intense

Hangover : gueule de bois

Kampai : santé !!!

Kanji : hiéroglyphes japonais

Keiko : entraînement aux arts martiaux

Keikogi : vêtement adapté à la pratique des arts martiaux

Nikai : deux fois

Nikkyo : deuxième principe – une immobilisation (katame-waza)

Ninja : acrobates malveillants du Japon féodal

Samu : corvée

Sashimi : plat de poisson cru

Sayonara party : soirée d’adieux

Seppuku : suicide rituel (vulgairement appelé hara-kiri)

Shugyo : pratique intensive des arts martiaux

Sushi : plat de poisson cru

Soto-deshi : élève externe – qui ne vit pas en communauté

Toban : personne désignée journellement en cuisine

Uchi-deshi : élève interne (uchi = intérieur = famille : il faut se serrer les coudes !)